10 octobre 2026

Saint Ghislain

Auteur/autrice : Pierre Gelin

En quoi Dei Verbum renouvelle-t-il l’approche de l’Ancien Testament ?

Dans la présentation du texte conciliaire, il est dit que Dei Verbum renouvelle complètement l’approche de l’Ancien Testament, considéré comme inférieur au Nouveau. Certains d’entre nous ont témoigné avoir vu des programmes de catéchisme antérieurs au concile Vatican II, et donc Dei Verbum, dans lesquels l’Ancien Testament était longuement traité. La question est : en quoi consiste ce renouvellement complet de l’approche de l’Ancien Testament ?

En bref

Le concile Vatican II a apporté des bouleversements de fond (bibliques et théologiques) et de forme (liturgiques). Le Premier Testament se voit reconnu une valeur à part entière, il est pleinement Parole de Dieu au même titre que le Nouveau qu’il ne fait pas qu’annoncer, mais éclaire dans le même temps. Par-là, il participe de l’Alliance unique qui sera pleinement accomplie par le Christ. Il est mieux intégré dans le lectionnaire des messes.

Développement

Dans des catéchismes antérieurs, le Premier Testament est certes abordé, mais souvent à travers quelques récits emblématiques précis : les grandes histoires (en tant qu’épopées et récits exemplaires, et rarement dans le détail) et les prophéties qui visent explicitement le Christ. En gros, il existe des résumés, des commentaires, des récits imagés… mais c’est rarement le texte et l’ensemble du Premier Testament qui est assumé (cf. question sur le mot « intégralement »).

Mais à la rigueur, là n’est pas l’important : Dei Verbum est novateur sur l’Ancien Testament à plus d’un titre (et pas que sur le Premier Testament, puisqu’elle offre un dépassement de l’opposition stérile entre Écriture et Tradition… mais l’évêque y reviendra dans une de ses conclusions, donc passons). Tout d’abord, la valeur de l’Ancien Testament est reconnue comme telle : il a une valeur intrinsèque, en lui-même, pour les chrétiens. Jusqu’au concile, la vision était plutôt : le Premier Testament n’a de valeur que dans la mesure où il est supérieurement dominé par le Nouveau ; il ne vaut rien en dehors de la préparation à la venue du Messie-Sauveur. Il va de soi qu’il n’y a guère de mention comme quoi ce Premier Testament est pleinement parole de Dieu.

Avec le concile, le Premier Testament retrouve pleinement sa place : il a une valeur, ne serait-ce que parce qu’il a accompagné le peuple hébreu au fil des siècles, parce qu’il a tissé une relation toujours plus profonde entre Dieu et les hommes, parce qu’il a creusé un sillon intime d’espérance… Il est le témoin privilégié de la pédagogie divine, éclairant de ce fait le Nouveau Testament et la pédagogie du Christ lui-même ; le Premier Testament est déjà l’Alliance et manifeste en même temps la plénitude de cette même Alliance renouvelée, scellée dans le Christ.

En d’autres termes et pour résumer, il n’est pas qu’éclairé par le Nouveau, il éclaire lui aussi le Nouveau. Il y a donc une valeur inaliénable du Premier Testament, ce qui a des conséquences théologiques énormes : Dieu n’a pas retiré sa promesse au peuple juif avec la venue du Christ ; il n’y a qu’une seule et unique Alliance en deux étapes, la première qui est promesse, la seconde qui est accomplissement, etc. Mais je ne vais pas développer plus loin, sous peine d’entrer dans une série de disputatio qui a traversé les siècles et qui nécessite dix pages chacune a minima ! Lorsque nous évoquerons les Actes des apôtres et les Lettres de Paul, nous reviendrons en partie sur certaines de ces questions.

Cette importance intrinsèque du Premier Testament peut paraître évidente pour certains d’entre nous aujourd’hui : cela n’avait jamais été écrit explicitement dans un texte magistériel d’une si haute autorité (bien que des Pères de l’Église et des théologiens l’aient pourtant dit au fil des siècles). Et on en a la preuve dans la liturgie. Le lectionnaire utilisé pour la messe jusqu’au concile était organisé sur une année, avec deux lectures seulement… soit environ 120 passages au total. Jamais le Premier Testament n’était lu, sauf pendant le Carême. Attention : il ne s’agit pas ici de faire le procès de l’ancien rite (ou forme extraordinaire du rite), qui avait des visées pédagogiques fortes et a édifié tant de saints, d’une part, et séparait la connaissance biblique de l’expérience spirituelle, d’autre part, mais de comprendre le peu d’importance donné au Premier Testament de manière générale.

Pierre G. (SEDIF)

 



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Pourquoi le Concile Vatican II dit-il que les livres de l’Ancien Testament sont « intégralement » repris dans le message évangélique ?

Dans Dei Verbum : « Car, même si le Christ a fondé dans son sang la Nouvelle Alliance (cf. Lc 22, 20 ; 1 Co 11, 25), néanmoins les livres de l’Ancien Testament, intégralement repris dans le message évangélique, acquièrent et manifestent leur complète signification dans le Nouveau Testament (cf. Mt 5, 17 ; Lc 24, 27 ; Rm 16, 25-26 ; 2 Co 3, 14-16), auquel ils apportent en retour lumière et explication. » Quel est le sens du mot « intégralement » ? Est-ce les travaux d’exégètes et théologiens qui ont permis de constater cela ?

En bref

« Intégralement » veut dire qu’on ne peut pas faire le tri entre les livres du Premier Testament qui ont tous été assumés et accomplis par le Christ. Si les travaux d’exégètes et des théologiens ont permis de mieux comprendre cela, tout est déjà dans l’Écriture : cf. références entre parenthèses dans le texte conciliaire.

Développement

Le mot « intégralement » est à comprendre en lien avec le paragraphe précédent, qui évoque l’importance de l’Ancien Testament pour les chrétiens. Vous l’avez sur le polycopié. Je me contenterai d’en citer une phrase : « Ces livres, bien qu’ils contiennent de l’imparfait et du caduc, sont pourtant les témoins d’une véritable pédagogie divine. » En d’autres termes, s’ils ne sont pas aboutis, ils sont intégralement assumés – en tant que Révélation – dans le Nouveau Testament. Ici, en note, il y a la fameuse encyclique du pape Pie XI (écrite en grande partie par le futur Pie XII, d’ailleurs) contre le nazisme, publiée en 1937.

Voici un autre extrait de Dei Verbum, qui n’est pas sur votre polycopié et qui vous éclairera peut-être : « L’Église, de par la foi apostolique, tient pour sacrés et canoniques tous les livres tant de l’Ancien que du Nouveau Testament, avec toutes leurs parties, puisque, rédigés sous l’inspiration de l’Esprit Saint, ils ont Dieu pour auteur et qu’ils ont été transmis comme tels à l’Église elle-même » (n°11).

Il n’y a donc pas à choisir entre tel livre qui serait bon et tel livre qui serait mauvais : tous les livres de l’Ancien Testament sont intégralement accomplis par le Christ qui leur donne leur pleine mesure, la signification définitive.

Le Christ lui-même, et plus généralement tout le Nouveau Testament, ne fait pas le tri entre les livres. Vous avez quelques références entre parenthèses dans le texte conciliaire que je vous laisse regarder. Je citerai in extenso la première, à savoir Mt 5,17-19 :

Ne pensez pas que je sois venu abolir la Loi ou les Prophètes : je ne suis pas venu abolir, mais accomplir. Amen, je vous le dis : Avant que le ciel et la terre disparaissent, pas un seul iota, pas un seul trait ne disparaîtra de la Loi jusqu’à ce que tout se réalise. Donc, celui qui rejettera un seul de ces plus petits commandements, et qui enseignera aux hommes à faire ainsi, sera déclaré le plus petit dans le royaume des Cieux. Mais celui qui les observera et les enseignera, celui-là sera déclaré grand dans le royaume des Cieux.

Difficile de faire plus explicite ! Le plus grand exégète et théologien qui est le Christ nous exhorte à respecter la Loi (= tout l’Ancien Testament) jusqu’au moindre iota.

Il va de soi que nombre d’exégètes et de théologiens à la suite du Christ vont suivre ce chemin. La note dans le texte conciliaire renvoie par explicitement à trois Pères de l’Église : saint Irénée (v.130-v.201), saint Cyrille de Jérusalem (v.315-387) et Théodore de Mopsueste (v.352-428). Je n’ai hélas pas les textes sous la main, ni le temps pour aller chercher chaque référence dans le détail ; mais connaissant un peu l’Adversus Haereses de saint Irénée (œuvre majeure) pour l’avoir lu en grande partie il y a longtemps, je peux vous dire qu’il essaye notamment de défendre l’intégrité des Écritures contre ceux qui les instrumentalisent en voulant extraire telle ou telle partie (voire la quasi-totalité, comme Marcion, qui rêvait d’un Christ sans une once de judaïsme). Chaque hérésie a cherché à tirer partie de l’un ou l’autre livre, en faisant l’impasse sur d’autres. Saint Irénée rappelle l’importance de l’œuvre de Dieu, de sa Révélation, en son ensemble.

Pierre G. (SEDIF)

 



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Abraham était-il Juif ? Ses origines ont-elles été étudiées ?

Abraham était-il Juif ? Ses origines ont-elles été étudiées ?

En bref

On ne peut pas dire qu’Abraham soit un Juif (= terme post-exilique qui renvoie à la tribu de Juda), ni même un Israélite (= fils de Jacob alias Israël, qui est son petit-fils), mais seulement un Hébreu, sans que l’on sache ce que cela recouvre exactement. Ses origines font l’objet de recherches scientifiques continuelles… Bon courage si vous souhaitez y jeter un œil !

Développement

Oh oui, Abraham a fait l’objet de quantité de recherches et de thèses, au fil des siècles ! Vous faire le résumé de l’état actuel des connaissances scientifiques sur le sujet est impossible en quelques mots. Si le sujet vous intéresse, je vous recommande les huit cours magistraux de Thomas Römer, professeur au collège de France, sur la question : La construction d’un ancêtre : la formation du cycle d’Abraham. Bon courage si vous souhaitez y jeter un œil !

Mais concernant la première question, disons simplement ceci… Le mot « Juif » est un terme tardif, probablement post-exilique : les Israélites sont qualifiés de « Yehoudi », c’est-à-dite en gros de descendants de la tribu de Juda (qui englobe la tribu de Benjamin). Pourquoi ? Parce que beaucoup d’exilés sont des Judéens, après la division en deux royaumes à la mort de Salomon (cf. chronologie. De ce point de vue-là, il n’est pas possible de dire qu’Abraham était Juif.

En revanche, il est qualifié d’Hébreu en Genèse 14,13 : Un fuyard vint informer Abram l’Hébreu de ces événements. Celui-ci demeurait aux chênes de Mambré l’Amorite, le frère d’Eshkol et d’Aner qui étaient des alliés d’Abram (Traduction liturgique de la Bible). Que veut dire « hébreu » ? L’étymologie fait débat… Dans le prénom même d’Abram, trois lettres sont similaires au mot « hébreu » en hébreu. Est-ce suffisant ? Probablement pas. Certains rattachent le vocable « hébreu » au patriarche Eber, ancêtre d’Abraham (Gn 11,14-17) ; d’autres – et parfois les mêmes – affirment que cela signifie « passant », « traverser », ce qui pourrait renvoyer à la traversée de la Mer Morte… qu’Abraham n’a pas vécu ! Donc ce serait une appellation a posteriori. D’autres encore expliquent que ce « passant » désigne un nomade en général ; les Juifs de la Septante ont traduit le mot « hébreu » en grec par : « l’homme qui vient de l’autre côté de l’Euphrate ». Vous voyez que l’étymologie elle-même n’est pas simple.

Et pour compliquer l’ensemble, je me souviens avoir lu, il y a longtemps, dans des midrashim (= commentaires de rabbins) que « hébreu » était un terme péjoratif, plutôt employé par les ennemis d’Israël (en gros : nomades = étrangers, immigrés, voire envahisseurs) quand le mot « Israélites » était au contraire une appellation destinée à montrer la grandeur du peuple…

Donc, en conclusion, on ne peut pas dire qu’Abraham soit un Juif, ni même un Israélite (= fils de Jacob alias Israël, qui est son petit-fils), mais seulement un Hébreu, sans que l’on sache ce que cela recouvre exactement.

Je m’aperçois que je réponds à votre question sans savoir, au fond, ce qui la provoque… Si ces éléments vous ont apporté quelques éclaircissements, tant mieux ; si vous aviez autre chose en tête, n’hésitez pas à demander des précisions.

Pierre G. (SEDIF)

 

Lire aussi, sur le même sujet : Abraham a-t-il vraiment existé ou est-ce un récit uniquement symbolique ? Quel est le genre littéraire de ce texte finalement ?

 



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Gn 1-3 – Le péché originel arrive-t-il avant ou après la sanctification du 8e jour ?

Le péché originel arrive-t-il avant ou après la sanctification du 8e jour ?

Cette question est l’une des plus curieuses et originales à ce stade ! Quel en est l’enjeu ? Quel est le problème qui habite celui ou celle qui la pose ? Voilà qui est bien mystérieux…

Si l’on suit les récits de la création, le Shabbat (Gn 2,1-3) – qui est plutôt le 7e jour, et non le 8e – précède la chute (Gn 3)… On ne parle pas encore de « péché originel » dans la Bible, car c’est un concept chrétien plus tardif. Mais il va de soi que tout est affaire de relecture dans l’Écriture sainte. L’insistance sur le Shabbat est liée à la compréhension qu’auront les Israélites de l’Alliance au fil du temps.

Ils en dégageront deux dimensions :
1/ le Shabbat est inscrit dans le projet créateur de Dieu même (donc avant la chute) ;
2/ le Shabbat est un appel à la justice et à la libération en mémoire de l’esclavage (donc après la chute).

Ces deux dimensions ont été développées par le P. German Nino dans sa conclusion, lorsqu’il a parlé des deux Décalogues.

Pierre G. (SEDIF)

 



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Est-il possible Dieu ait parlé à d’autres peuples, mais les conditions n’étaient pas réunies pour qu’ils entendent ou comprennent ?

Est-il possible Dieu ait parlé à d’autres peuples, mais les conditions n’étaient pas réunies pour qu’ils entendent ou comprennent ?

En bref

Dieu a parlé à d’autres peuples, mais ne s’est pas révélé comme Il l’a fait avec le peuple d’Israël. Plus encore, la Parole de Dieu ne se fait chair que dans le Christ Jésus, fils d’Abraham et de toute l’Histoire biblique.

Développement

Quelle passionnante question ! L’Église – et déjà avant, les Juifs – s’est beaucoup interrogée sur ce point… Notons par exemple que la tradition orale juive dit que le Décalogue fut proposé à tous les peuples de la terre et que seul le peuple hébreu l’accepta.

Je vous recommande de lire à ce sujet la courte déclaration Nostra Aetate, du concile Vatican II, qui traite des relations avec les religions non chrétiennes ; elle est très éclairante sur ce point.

Si je devais répondre bibliquement – ce qui est l’enjeu de FIDEO cette année – je commencerais par reprendre les mots de Paul dans les Actes des Apôtres, lorsqu’il s’adresse au Athéniens, un discours qui sera particulièrement à l’honneur lors de la huitième rencontre FIDEO :

Le Dieu qui a fait le monde et tout ce qu’il contient, lui qui est Seigneur du ciel et de la terre, n’habite pas des sanctuaires faits de main d’homme ; il n’est pas non plus servi par des mains humaines, comme s’il avait besoin de quoi que ce soit, lui qui donne à tous la vie, le souffle et tout le nécessaire. À partir d’un seul homme, il a fait tous les peuples pour qu’ils habitent sur toute la surface de la terre, fixant les moments de leur histoire et les limites de leur habitat ; Dieu les a faits pour qu’ils le cherchent et, si possible, l’atteignent et le trouvent, lui qui, en fait, n’est pas loin de chacun de nous. Car c’est en lui que nous avons la vie, le mouvement et l’être. Ainsi l’ont également dit certains de vos poètes : Nous sommes de sa descendance. Si donc nous sommes de la descendance de Dieu, nous ne devons pas penser que la divinité est pareille à une statue d’or, d’argent ou de pierre sculptée par l’art et l’imagination de l’homme. Et voici que Dieu, sans tenir compte des temps où les hommes l’ont ignoré, leur enjoint maintenant de se convertir, tous et partout (Ac 17,24-30).

Il y a ainsi, dans les saintes Écritures, l’affirmation que Dieu ait parlé à tous dans sa Création, non seulement parce qu’Il est à l’origine de tout, mais également parce qu’Il se manifeste dans toute sa création. Les exemples sont multiples dans la Bible… Vous en avez d’ailleurs plusieurs qui sont mentionnés en notes de Nostra Aetate. Il y a également des passages entiers du Siracide qui retrace l’œuvre de Dieu dans la Création et dans l’Histoire…

Oui, Dieu parle dans les autres cultures. Les Pères de l’Église évoquaient les semina Verbi, les « semences du Verbe », pour qualifier tout ce qu’il y avait de bon, de vrai, de saint dans ces autres cultures. Cette expression a été reprise par deux fois dans un autre texte conciliaire, Ad Gentes (cf. Numéros 11 et 15). Si vous lisez Nostra Aetate et Ad Gentes, qui sont deux textes courts, vous aurez l’essentiel sur ce sujet.

Une fois qu’on a écrit tout cela, de manière un peu (trop) rapide tout de même, il faut être clair sur la seconde partie de la réponse : Dieu ne s’est révélé qu’à un seul peuple, mais cette Révélation est pour le bien de tous. La preuve en est que l’alliance est dès les origines pour toutes les familles de la terre et qu’elle s’accomplit pleinement dans le Christ. Dieu parle partout dans sa Création, mais cette Parole de Dieu ne se fait chair que dans le Christ Jésus, fils d’Abraham et de toute l’Histoire biblique, fils des prêtres, des prophètes et des rois du Premier Testament.

« L’Église du Christ, en effet, reconnaît que les prémices de sa foi et de son élection se trouvent, selon le mystère divin du salut, chez les patriarches, Moïse et les prophètes. Elle confesse que tous les fidèles du Christ, fils d’Abraham selon la foi (Ga 3,7), sont inclus dans la vocation de ce patriarche, et que le salut de l’Église est mystérieusement préfiguré dans la sortie du peuple élu hors de la terre de servitude. C’est pourquoi l’Église ne peut oublier qu’elle a reçu la révélation de l’Ancien Testament par ce peuple avec lequel Dieu, dans sa miséricorde indicible, a daigné conclure l’antique Alliance, et qu’elle se nourrit de la racine de l’olivier franc sur lequel ont été greffés les rameaux de l’olivier sauvage que sont les Gentils (Rm 11,17-24). L’Église croit, en effet, que le Christ, notre paix, a réconcilié les Juifs et les Gentils par sa croix et en lui-même, des deux, a fait un seul (Ep 2,14-16). »  (cf. Nostra Aetate, n. 4).

 

Pierre G. (SEDIF)

 



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Pourquoi Dieu a-t-il choisi Abraham ? Pourquoi Dieu a-t-il choisi le peuple juif ?

Pourquoi Dieu a-t-il choisi Abraham ?

Pourquoi Dieu a-t-il choisi le peuple juif ?

L’idée du peuple élu ne nous plaît pas trop… pourquoi à un peuple ? Mais la réponse, on l’a sans doute trouvée dans une phrase sur laquelle vous avez insisté : En toi seront bénies toutes les familles de la terre et pas « toutes les familles de ta tribu »… Donc Dieu s’adresse bien à tous les hommes…

En bref

Dieu choisit Abraham parce qu’il s’inscrit dans une « Alliance perpétuelle » depuis Noé, qui passe pour le peuple hébreu/juif par l’engendrement. Il y a donc des généalogies (ou toledot) qui constituent l’essence même de l’Histoire, d’Adam jusqu’au Christ : cf. Début de l’évangile de Matthieu. Mais cette approche biblique ne suffit pas pour tout expliquer : la préférence de Dieu se manifeste par des choix continuels, de Moïse à la Vierge Marie, des apôtres jusqu’aux prêtres et religieuses d’aujourd’hui, et jusqu’au fait même que nous existions… On pourrait dire que la préférence de Dieu est un mode d’être au monde dans sa Création.

Développement

Ces deux questions, bien que posées séparément, se recoupent en partie. Il y a de fait plusieurs manières de répondre à ces questions : bibliquement et métaphysiquement, pour n’en citer que deux majeures.

Bibliquement tout d’abord : Abram – avant de devenir Abraham – s’inscrit dans la généalogie qui, dans le judaïsme, constitue le cœur de l’Histoire. Cette notion sera explorée lors de la quatrième rencontre sur les livres historiques, mais disons ceci à ce stade de notre avancée : l’Histoire, pour un Juif, n’est pas la recherche d’une prétendue objectivité à partir de documents et de faits passés ; l’Histoire est affaire d’alliance avec Dieu et d’engendrements (ex : Je suis le Dieu de ton père, Abraham, Isaac, Jacob). C’est pourquoi il y a tant de généalogies dans l’Écriture sainte, y compris en ouverture de deux des quatre évangiles (ex : Mt 1). Ces textes sont souvent rébarbatifs à entendre, notamment à la messe, mais contiennent pourtant tant d’enseignements pour un lecteur familier de la Bible. Ces généalogies, ces engendrements (en hébreu : toledot) disent en filigrane la fidélité de Dieu de la Création à l’incarnation du Christ. C’est en vertu de cette Histoire que Dieu choisit Abraham (Gn 11,10-32 = généalogie) puis, des siècles plus tard, le peuple hébreu ou peuple d’Israël (qu’on n’appelle pas encore « juif », mais qu’importe). Dieu est fidèle à sa promesse.

Petit aparté – Cet engendrement est encore d’actualité pour nous chrétiens du XXIe siècle, mais il n’est plus uniquement physique : il est devenu spirituel avec Jésus, par le don de l’eau (baptême) et de l’Esprit (saint)… C’est le sens de l’entretien de Jésus avec Nicodème (Jn 3). Gardons toujours à l’esprit que Jésus n’est pas venu abolir mais accomplir le Premier Testament.

Alors, vous demanderez-vous peut-être, pourquoi Abraham et non ses frères Nahor et Harân ? Ils sont tous de la même lignée. Eh bien voilà en ligne de mire le grand mystère de la préférence divine… On pourrait dire que l’attitude d’Abram, qui quitte tout sans discuter, comme le Seigneur le lui ordonne, est un bon « argument » : la fidélité d’Abram se lit dès que nous faisons connaissance avec sa personne, au chapitre 12. Il y a comme une double fidélité qui est déjà à l’œuvre entre les deux, avant même que le récit ne commence. Mais, comme nous le voyons bien des fois ailleurs, y compris dans les évangiles, Dieu choisit aussi des pécheurs : Jésus ne demande pas à Nicodème ou Joseph d’Arimathie, des Juifs pieux et savants, de le suivre, mais à des pécheurs du lac de Tibériade, à un collecteur d’impôts, etc.

La question est bien plus large qu’il n’y paraît, parce qu’elle nous fait entrer dans une autre dimension, métaphysique : pourquoi Dieu a-t-il choisi Abraham, Rébecca, Moïse, Josué, Rahab, Samson, Déborah, Saül, David, Isaïe, Habaquq, Ezéchiel, la Vierge Marie, tel ou tel apôtre, Marie-Madeleine, etc. ? Pourquoi Dieu choisit-il telle ou telle personne, encore aujourd’hui, pour être prêtre, religieuse, consacré(e) ? Et même, plus profondément, pourquoi Dieu choisit-il que nous existions plutôt qu’un autre ? À un spermatozoïde près, un autre serait à notre place… Il y a, me semble-t-il (et c’est une réponse éminemment personnelle, ici), une préférence de Dieu à l’œuvre. Nous existons parce que Dieu a préféré que nous soyons plutôt que nous ne soyons pas. Nous sommes le fruit d’une préférence de Dieu. La question est : le garderons-nous pour nous ou le donnerons-nous au monde ?

Dis ainsi, il est certain que cette conviction d’une préférence de Dieu va à l’encontre de l’idéologie contemporaine de l’égalité. Et pourtant, nous en faisons tous l’expérience au quotidien, de ces différences qui nous marginalisent, qui nous ouvrent des horizons, qui contribuent à notre croissance…

C’est que Dieu ne nous clone pas indifféremment : Il nous aime personnellement. Il ne nous crée par amour, comme s’il s’agissait là d’une caractéristique parmi d’autres : Il nous crée parce qu’Il EST Amour ! Et qu’il nous aime, nous, chacun de nous, personnellement… Je quitte là pour mon vêtement de bibliste pour revêtir celui du baptisé-apprenti-théologien.

Cet amour préférentiel, s’il nous comble personnellement, ne doit cependant pas être une autosatisfaction individuelle, comme si nous étions des monades imperméables les unes aux autres. Là réside le plus grave des péchés : se penser comme un tout autarcique. C’est le péché de l’ange : se penser la source de son être, en coupant toute relation avec Dieu – donc avec l’autre ; S. Thomas d’Aquin prend l’exemple de la vanne ou de l’écluse que l’ange déchu fermerait au lieu de laisser passer le flux divin, afin de devenir la source de l’eau. Au contraire, et c’est ce que nous montre la Bible continuellement, la préférence de Dieu vise le salut de tous. C’est ce verset sublime que je cite dans mon enseignement vidéo (et que vous entendrez encore) : En toi seront bénies toutes les familles de la terre (Gn 12,3). Cette promesse sera rappelée plusieurs fois dans le Premier Testament, puis dans l’Église naissante (exemple : Actes 3,25).

Pour nous aujourd’hui, c’est un beau rappel à l’ordre ! Il nous paraît évident que les prêtres, les religieuses et les religieux du monde entier sont au service de tous. Mais nous paraît-il aussi évident que le moindre de nos talents (Mt 25,14-30) appartient à la communauté tout entière, que tout ce qui nous est donné doit être fructifié pour le bien de tous ? Combien la réalisation de cette préférence de Dieu pour nous au service de tous révolutionnerait le monde, si elle était vécue pleinement par chacun de nous ! Nous avons du chemin…

Pierre G. (SEDIF)

Lire aussi : Si Dieu choisit le peuple d’Israël, exclut-il tous les autres ?

 



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