10 octobre 2026

Saint Ghislain

Auteur/autrice : Pierre Gelin

Abraham a-t-il existé ?

Est-ce qu’Abraham a vraiment existé ou est-ce un récit uniquement symbolique ? Quel est le genre littéraire de ce texte finalement ?

En bref

Dans l’état actuel des recherches, il est impossible aujourd’hui d’affirmer qu’Abraham a ou n’a pas existé. Quand bien même il aurait existé, il est encore plus difficile de savoir si ce qu’on dit de lui dans la Bible est parfaitement historique. Au fond, qu’importe ? Là n’est pas l’enjeu. Les Juifs en ont fait une figure historique majeure pour signifier l’alliance scellée entre Dieu et son peuple. En ce sens, le genre littéraire du livre est l’épopée historique, qui comprend une part symbolique… et bien d’autres dimensions.

Développement

La première question est insoluble, au stade des recherches actuelles. Certains historiens ont évoqué les ressemblances troublantes entre sa pérégrination d’Ur en Mésopotamie à l’Égypte, en passant par Harran (Turquie actuelle) et Canaan (Israël actuel), et certains mouvements de population racontés par des textes anciens. D’autres disent qu’il y a vraisemblablement un personnage réel à l’origine de tout, dont la réalité historique se serait peu à peu effacée au fil du temps (cf. André Wénin, Abraham, un guide de lecture, Cahiers Évangile n°179). Cela justifierait son historicité.

Reste qu’en dehors de la Bible, nous n’avons à ce stade aucune mention d’Abraham dans nulle source que ce soit. Ce n’est pas étrange en soi. Jusqu’à la découverte fortuite d’une mention de Ponce Pilate sur un mur de sa résidence à Césarée dans les années 1970, on n’avait aucune preuve épigraphique (écrite) de son existence historique… Et il s’agit pourtant d’un personnage « officiel » de l’administration romaine, contrairement à Abraham. La question de l’historicité est donc au cœur des recherches de tous les historiens de l’Antiquité. Il faut savoir qu’Abraham n’est pas seul dans ce cas : Moïse non plus n’est pas mentionné ailleurs que dans la Bible. Et même si nous avions une mention d’Abraham ou de Moïse, qu’est-ce qui nous prouve que cela est historique ? On connaît par exemple l’existence d’une stèle qui mentionne la maison royale de David… mais qu’est-ce qui nous dit que les événements racontés par la Bible sur David sont « vrais », parfaitement historiques ? Rien. Enfin, la question se pose aussi, en un certain sens et bien qu’il faudrait aussitôt apporter ici des nuances majeures, pour Jésus ; la thèse mythiste, reprise récemment par le livre de Michel Onfray, même s’il est caricatural par endroits, porte la trace de cette problématique.

Le chercheur Michael Langlois, docteur ès sciences historiques et philologiques, résume très bien le débat sur Abraham dans un article publié sur son site :

« [Les] cultures orientales nous éclairent sur de nombreux récits bibliques, y compris les traditions liées aux patriarches dans le livre de la Genèse, à commencer par Abraham. Cela ne prouve toutefois pas l’existence d’Abraham, d’Isaac ou de Jacob. […] C’est là le potentiel et les limites des Sciences de l’Antiquité : elles permettent de documenter des époques, des traditions, des religions ; mais elles permettent rarement d’attester l’existence de personnages bibliques, à l’exception de rois ou de scribes par exemple. Abraham est censé avoir vécu sous tente, faisant paître ses troupeaux avec son clan ; il est donc peu probable qu’il se retrouve mentionné sur une stèle royale ou dans des archives administratives palatiales. Et quand bien même son nom apparaîtrait sur des documents contemporains, il pourrait s’agir d’homonymes ; en effet, les études sur les noms (= onomastique) et les personnages (= prosopographie) montrent combien il est parfois difficile de distinguer des homonymes, même lorsqu’il s’agit de hauts personnages tels que des rois. L’absence de preuve n’est pas non plus preuve d’absence, si bien qu’il ne faut pas non plus conclure trop hâtivement qu’Abraham n’a jamais existé. Il faut plutôt rester prudent et accepter que, dans l’état actuel de la science, son existence reste incertaine. »

En d’autres termes, affirmer de manière absolue qu’il a existé ou qu’il n’a pas existé sont deux écueils à éviter ; en toutes choses, il faut la prudence et l’humilité.

Est-ce pour autant un récit uniquement symbolique ? Il y a forcément une dimension symbolique dans tout ce qui nous est raconté dans le Premier Testament (et aussi dans le Nouveau, d’ailleurs). Mais le genre littéraire est essentiellement celui d’une épopée historique. Il y a dans la Bible la reconstruction d’une Histoire, à la lumière d’événements précis : la division en deux royaumes, le règne de Josias, la domination par des empires successifs, l’expérience de l’Exil… Cette reconstruction prend très probablement appui sur différentes traditions orales et écrites, plus ou moins exactes. Je ne pense pas que les hagiographes aient été dupes d’eux-mêmes : c’est un récit volontairement reconstruit par des croyants pour donner forme à une histoire qui use de la mémoire collective, de faits passés et transmis oralement, d’anecdotes populaires, de mythes, de symboles, de fables aussi… L’enjeu est d’arriver, à travers cette épopée historique, à une identité politico-religieuse et – sous-jacente – à la vérité d’une révélation divine advenue dans l’Histoire.

Pierre G. (SEDIF)

 

Lire aussi, sur le même sujet : Abraham était-il Juif ? Ses origines ont-elles été étudiées ?

 



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Le prêtre donne-t-il vraiment « des directives divines » ? On peine à le croire aujourd’hui…

Lors de votre topo, vous avez relevé un verset de Jérémie, certains ont réagi quant au fait que « le prêtre donne des directives… » Sont-elles divines ? Car aujourd’hui nous avons du mal à le croire…

Le verset auquel vous faites allusion est le suivant : On trouvera toujours des directives divines chez les prêtres, des conseils chez les sages, la parole chez les prophètes (Jr 18,18). C’est du moins la traduction que j’ai citée et que je reprends à la TOB.

L’enjeu était pour moi de montrer l’intime association entre les figures du prêtre, du sage et du prophète dans le peuple d’Israël, pas de discuter leur fonction réciproque. Mais faisons-le : le terme hébreu employé pour le prêtre est Torah. Pour rappel, ce mot signifie étymologiquement : « enseignement, instruction ». On l’a souvent traduit par « Loi », ce qui a parfois entraîné une réduction de la Torah a quelque chose de vaguement moral. Citons deux autres traductions de ce même verset (Jr 18,18) qui vont dans ce sens…

Traduction liturgique (catholique) : Mes ennemis ont dit : « Allons, montons un complot contre Jérémie. La loi ne va pas disparaître par manque de prêtre, ni le conseil, par manque de sage, ni la parole, par manque de prophète. Allons, attaquons-le par notre langue, ne faisons pas attention à toutes ses paroles. »

Louis Segond (protestante) : Et ils ont dit : Venez, complotons contre Jérémie ! Car la loi ne périra pas faute de sacrificateurs, ni le conseil faute de sages, ni la parole faute de prophètes. Venez, tuons-le avec la langue ; ne prenons pas garde à tous ses discours !

Bref, il faut se méfier des traductions : la Torah, c’est l’enseignement que Dieu donne aux hommes… Voilà tout. Dans le judaïsme, plusieurs figures en sont le garant – selon que le rédacteur appartienne davantage au courant sacerdotal ou deutéronomique, par exemple. Le prophète Jérémie étant fils de prêtre, donc naturellement proche du courant sacerdotal, il n’y a rien d’étonnant à ce qu’il remette la garde de la Torah aux prêtres.

Dans notre Église aussi, il y a (eu) plusieurs courants au fil des siècles. Il est certain qu’aujourd’hui, surtout depuis le XIXe siècle, les prêtres ont tendance à concentrer tous les pouvoirs entre leurs mains, comme si le sacrement de l’ordre donnait automatiquement des compétences en matière d’accompagnement spirituel, de RH, d’immobilier, de gouvernance… Peut-être faut-il voir là une des raisons pour lesquelles le pape François a insisté sur davantage de synodalité ?

Pierre G. (SEDIF)

 



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L’apôtre Jean est-il finalement l’auteur du 4e évangile ?

Nous avons eu des discussions sur l’évangile de Jean et nous n’avons pas été d’accord. Tu as mis un peu la discorde ou plutôt le Père Eloi ! C’est peut-être fait exprès ? L’une de nous pense que c’est l’apôtre qui l’a écrit et moi je dis non… et les autres n’arbitrent pas mais doutent aussi ! Dans la conclusion Jn 21,24 et Ac, 4,8, ces deux versets, il y a controverse ! Si ce n’est pas Jean, c’est l’auteur qui s’appelle aussi Jean qui a témoigné qui l’a écrit ? L’apôtre Jean a-t-il dicté sous l’impulsion de l’Esprit Saint et a raconté toute l’histoire ? Or Jean était sans instruction ni culture. Mais celui qui l’a écrit a beaucoup de culture et une écriture de littéraire. Bon le doute plane !!!

Vous êtes les premières à vous écharper sur le texte d’Éloi Leclerc qui, pour quasiment tout le monde, fait l’unanimité ! Alors, alors, pour répondre à votre différend, je répondrais : match nul ! Chacune de vous deux peut avoir raison… ce qui ne va pas vous suffire, je le sens bien..

Allons à l’essentiel, quitte à simplifier un peu. Nous ne savons pas qui a écrit l’évangile attribué à Jean : ce peut être Jean… ou « le disciple que Jésus aimait » et qui n’est jamais identifié formellement… à moins que ce ne soit la même personne… d’autres ont dit que ce fameux disciple était Lazare… d’autres encore, Barnabé… Je ne me souviens pas du nombre de théories que j’ai pu lire à ce sujet. Bref, on n’en sait fichtre rien.

Ce que l’on sait en revanche, c’est que c’est une seule et même communauté qui a écrit, sur plusieurs dizaines d’années, le quatrième évangile, les trois lettres attribuées à Jean et l’Apocalypse. On appelle cette communauté la « communauté johannique ». Pourquoi ? Parce que, notamment (pas seulement, mais peu importe), au début de l’Apocalypse, l’auteur se présente comme étant Jean. Est-ce la vérité ou un effet de style pseudépigraphique, dans la grande tradition biblique (cf. Isaïe) ? Nous l’ignorons. La Tradition maintient l’apôtre Jean à ce stade, sans absolutiser. On peut effectivement penser que l’apôtre Jean est l’âme ardente et spirituelle de ces écrits, tandis que le corps a été conçu par toute une communauté qui comprenait notamment des personnes versées dans la philosophie et la culture grecques.

On peut aussi penser que tout cela est une construction tardive, que l’essentiel est qu’une communauté ait fait acte de tradition dès le premier siècle, à partir d’un témoin privilégié du Christ, jusqu’à écrire des textes inspirés et reconnus canonique par toute l’Église. Acte de tradition, acte liturgique, acte prophétique, acte de sagesse… le tout devenu acte scripturaire, pour le bien du Corps entier.

Comme nous ne pouvons conclure, nous ne conclurons pas… et vous laissons vous écharper de plus belle !

Pierre G. (SEDIF)

 

Lire aussi : Faut-il discréditer Jean comme auteur de l’évangile sous prétexte qu’il n’est pas cultivé ?

 



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Pourquoi la Bible livre-t-elle la merveille et l’expérience de la merveille ?

Un paragraphe du texte de Paul Beauchamp nous a semblé énigmatique : « En réalité, la Bible apporte ces récits, mais bien autre chose avec eux. Elle apporte, avec la merveille, l’expérience du lendemain et du surlendemain de la merveille. L’expérience que la merveille est loin. Et c’est vraiment une expérience, qui mord la chair et qui l’use : « Tu refuses à mes yeux le sommeil, / Je me trouble, incapable de parler. / Je pense aux jours d’autrefois ». »

Paul Beauchamp explique tout simplement que le psaume est déjà une relecture des merveilles passées : le psaume n’est pas un commentaire immédiat d’une scène se déroulant sous les yeux du psalmiste, comme un journaliste commente en direct une commémoration ou un match de football.

Le psalmiste raconte non seulement une merveille passée, mais également le souvenir et la nostalgie de cette merveille… Et c’est pourquoi il ne parvient pas à dormir ! Il songe aux merveilles d’autrefois, auxquelles il croit bien qu’il n’ait pas assisté – à son grand regret peut-être – à la scène : c’est l’expérience du lendemain. Et l’expérience du surlendemain ? Ce peut être la nostalgie qui traîne encore, ou au contraire une indéfectible espérance, tournée vers l’avenir…

Pierre G. (SEDIF)

 



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S’il est si peu présent, le mot « Messie » est-il le plus adéquat pour parler du Christ ?

Isaïe ne mentionne le mot « messie » que pour désigner Cyrus, par contre les textes des prophètes que nous lisons avant et à Noël (Isaïe, Michée, Malachie…) nous parle de la naissance d’un enfant, du Sauveur (?)… Il semble que le mot « messie » n’est donc pas le terme adéquat dans l’Ancien Testament pour retrouver les textes qui annoncent la venue du Christ. Quels sont les noms utilisés par les prophètes pour parler du « Christ »?

Tout le Premier Testament est révélation de Dieu pour notre salut… En un sens, il constitue une vaste prophétie sur Dieu, donc sur le Christ, Verbe de Dieu. Il ne faut donc pas attendre que le mot « Messie » apparaisse pour essayer de comprendre ce que tel ou tel passage dit de Dieu et du Christ.

Au fond, « Messie » et « messianisme » sont des mots pour décrire une réalité de fond, qui prend des formes et des formulations très diverses. Messie veut dire « Oint » : cela définit explicitement la bénédiction de Dieu et renvoie plus concrètement à l’onction des rois et des prêtres ; c’est pourquoi ce vocable peut rassembler en lui et assumer toutes les attentes messianiques qui, nous l’explique le P. Neuhaus dans l’entretien, ne sont pas monolithiques. Il y a en effet plusieurs messianismes qui coexistent. Certains veulent le rétablissement de la royauté en Israël, d’autres attendent une personne capable d’incarner parfaitement les 613 commandements de la Torah (donc de parfaire l’alliance), d’autres encore conçoivent le messie comme un prêtre, etc.

Pour conclure, prenons un exemple concret : le bonheur. Essayez de décrire en cénacle ce qu’est le bonheur dans l’absolu et en quoi il consisterait pour vous, aujourd’hui, dans le (très) concret de vos vies. Vous tomberez d’accord sur plusieurs éléments : la paix dans le monde, la fin de toute maladie, etc. Mais d’une part, vous le formulerez différemment car certains n’aiment pas le mot bonheur et le remplaceront très vite par d’autres termes, qu’ils jugeront à tort ou à raison plus adaptés ; d’autre part il y aura des variantes de vision d’une personne à l’autre, en raison de vos vies différentes.

Ainsi, sans forcer le trait, du messianisme…

Pierre G. (SEDIF)

 



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Que signifie l’inhabitation de l’Esprit Saint ?

Nous n’avons pas compris le sens de la phrase d’Hélène de Saint-Aubert, plus particulièrement le dernier mot, « inhabitant » : « L’Esprit Saint a accompagné cette diversité et la singularité de chacun des auteurs des évangiles et de leur communauté en la respectant et en l’inhabitant. »

L’inhabitation est un des très beaux mots de la théologie catholique : elle désigne le fait d’habiter « en » un autre. Seul Dieu en est capable !C’est ce qui advient lors du baptême, rendant ce sacrement incomparable pour notre salut : l’inhabitation de Dieu en notre âme qui sauve de tout péché – « Je reconnais un seul baptême pour le pardon des péchés ». Pourquoi disons-nous une telle parole ? Le baptême n’est pas un rite vaguement magique ; elle est l’expérience d’un Dieu Trinité qui prend pleinement ses quartiers en nous, en notre âme. En d’autres termes, c’est parce qu’il y a inhabitation de Dieu Trinité dans l’âme au baptême que ce sacrement revêt une telle importance ! Et c’est pourquoi l’Église préconise l’accès de ce sacrement aux tout-petits : pour qu’ils vivent de cette présence divine en eux dès leur conception.

Cette inhabitation, suprême dans le baptême, peut revêtir d’autres formes : l’Esprit de Dieu peut insuffler en nous une parole prophétique, le Christ peut nous brûler de sa présence, etc. C’est cette expérience que font les évangélistes et leur communauté, inspirés par l’Esprit Saint dans l’écriture de leurs textes…

Pierre G. (SEDIF)

 



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