L’insistance du Credo sur chaque Personne et le mot même de « personne » ne frisent-ils pas le polythéisme ?
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Alors, ce qui peut ressortir c’est l’impression au fur et à mesure que nous rentrons dans le mystère de la Trinité, d’une forme de polythéisme…. En effet, l’insistance sur la différence des personnes peut en gêner certains, quant à leur représentation du Dieu qu’ils prient, avec lequel ils sont en relation.
Ce n’est pas une question, mais j’aimerais toutefois répondre à ce point. Il est trop important, trop fondamental, pour être ignoré. On pourrait problématiser ainsi : l’insistance du Credo sur chaque Personne divine et le mot même de « personne » ne frisent-ils pas le polythéisme ?
Le Credo étant une réponse aux hérésies et une explicitation de ce que l’unique Dieu a justement d’unique, il insiste effectivement sur la distinction entre les « Personnes »… pour autant que ce dernier terme est juste.
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Alors, redisons-le tout de go : le fondement de tout le Credo est bien résumé dans les quatre premiers mots : « Je crois en Dieu ». Il est ensuite décliné en « Père », « Fils » et « Esprit » – ce qu’on appelle les trois articles du Credo – mais ce « Je crois en Dieu » dit tout de l’unicité divine.
Cette unicité de Dieu est affirmée dès le Premier Testament : Shema Israel adonai eloheinu adonai echad – Écoute, Israël, le Seigneur est notre Dieu, Le Seigneur est Un (Dt 6,4). Rappelons que c’est LA grande prière d’Israël et non une parole parmi d’autres pour les Juifs. Évidemment, l’affirmation du Dieu unique traverse tout le Nouveau Testament. Il n’y a donc pas débat !
Ce qui fait débat au cours des premiers siècles, c’est précisément ce que Dieu révèle de Lui : comme dit le P. Luc Mellet, il a « une manière unique d’être Dieu ». Je vous renvoie à la rencontre 2, qui est tout entière consacrée à ce thème : elle sert d’introduction à tout ce qui va suivre !
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Comment concilier le fait que Dieu soit l’Unique avec le fait que Jean dise qu’au commencement, le Verbe était auprès de Dieu et le Verbe était Dieu (Jn 1) ? Comment concilier l’unicité de Dieu avec l’affirmation que l’Esprit est Seigneur (2 Co 3,17), terme réservé à Dieu dans la Bible ? Comment concilier ce Dieu Un avec la notion de « Père », que le Christ emploie fréquemment ? On pourrait multiplier les questionnements… Certes, tout le monde n’a pas vocation à s’interroger sur ces apparentes contradictions, mais pour paraphraser François Pignon dans Le Dîner de cons, « avouez que c’est confusant » !
On a donc cherché à s’approcher au plus près de cette Révélation divine, en usant de mots nécessairement imparfaits : « consubstantiel », « hypostase », « personne », « relation subsistante », « union hypostatique », etc. Le Christ lui-même parle de « Père », de « Fils » et d’« Esprit » pour parler de Dieu, ce qui est déjà une analogie…
Alors quoi ? Avant de rapidement aborder le mot « personnes », qui semble vous gêner, rappelons ceci avec saint Thomas d’Aquin : « Ce que nous connaissons de Dieu, nous le connaissons plus par ce qu’il n’est pas que par ce qu’il est. » Il faut toujours avoir cet adage en tête – à commencer par nous, les théologiens ! – lorsque nous abordons ces sujets.
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Nous l’avons écrit d’emblée, l’insistance sur les « Personnes » vient des hérésies qui jamais ou presque ne niaient l’unicité de Dieu, mais refusaient toute divinité au Fils ou à l’Esprit. Ces hérésies, vous en avez vu un certain nombre avec le P. Nicolas Germain, lorsqu’il fut question du Fils dans l’économie du salut (cf. Rencontre 5… et la malle à outils liée à cette rencontre). Je n’y reviens pas.
Reste que le mot « personne » a vite fait de nous induire en erreur, pour qui l’absolutise sans garder en tête qu’il s’agit d’une analogie (imparfaite). Ici-bas, deux personnes sont irrémédiablement séparées : vous qui me lisez et moi qui vous écrit, nous sommes deux personnes totalement distinguables. En Dieu, il n’en est pas ainsi du tout. Parler de « personnes » permet simplement de montrer qu’il y a une Trinité en Dieu à celles et ceux qui le nient… Le revers de la médaille est que ce terme ne rend pas justice à l’unité de Dieu. C’est ce qui donne l’impression d’une forme de tri-théisme, comme vous le mentionnez dans votre réflexion.
Il faut ainsi nuancer le terme « personne », ce que je propose de faire de deux manières.
1/ Tout d’abord, il me semble important d’associer ce mot avec l’expression – un peu complexe en apparence – de « relation subsistante » : je vous renvoie sur le sujet à la réponse que j’ai adressée à un cénacle qui m’interrogeait sur la différence entre personne et relation subsistante.
J’ai bien conscience que ces notions ne sont pas simples, mais si vous prenez le temps, peu à peu, cela s’éclaircira : on n’apprend pas à lire et à écrire en dix rencontres de deux heures… Combien plus le Seigneur Dieu, absolu transcendant et pourtant si proche de nous par son incarnation, demeure insaisissable en un laps de temps aussi court ! Tout dépend de notre motivation – dans le temps et l’intensité – à Le comprendre, à Le connaître, pour mieux L’aimer…
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2/ L’autre manière de nuancer le mot « personne » est d’en revenir à son origine : persona est la traduction latine d’un terme central dans la théologie trinitaire, celui de « hypostase ». Le terme vient du grec hypó, « sous », et stasis, « position », « station », « ce qui se tient » – littéralement, c’est donc « ce qui se tient dessous ». En gros, on peut le traduire par support, fondement ou… « réalité subsistante » (tiens, voilà un petit mot qui en rappelle un autre !). Dans la philosophie grecque, notamment aristotélicienne, le mot désigne la réalité concrète, la substance effective par opposition à l’apparence.
L’hypostase, en gros, c’est la réalité au-dessous de l’apparence, et plus exactement, c’est ce qui subsiste réellement, concrètement, personnellement. En théologie trinitaire, les hypostases ne sont ni des parties de Dieu, ni des rôles, ni des apparences, mais des manières réelles et distinctes d’exister de l’unique essence divine. Même si c’est compliqué à comprendre dans l’absolu, on est loin du mot « personne » tel qu’il est compris aujourd’hui !
J’ai pris cette image dans une autre réponse à un cénacle : la source, le fleuve qui en procède et le courant qui circule. Il ne s’agit pas de trois eaux différentes : c’est bien la même eau, subsistant selon des modes distincts. L’avantage de cette analogie est qu’elle aide à comprendre le Père comme source, le Fils comme engendré et l’Esprit comme procédant. La limite est qu’elle peut suggérer une chronologie, voire une infériorité, ce qui est contraire à la consubstantialité. On pourrait aussi dire que Dieu est un accord à trois notes, ce qui permet de tenir la distinction et l’unité, mais reste que les notes sont séparables, contrairement aux hypostases. Bref, vous l’aurez compris, toute analogie a sa limite !
Revenons-en pour conclure au passage du mot grec « hypostase » à celui de « personne ». C’est l’œuvre notamment de Tertullien, au IIIe siècle : il traduit ousia par substantia (= unité de Dieu) et hypostaseis par personae (= Trinité). Le terme vient du théâtre : le persona désigne le masque de l’acteur (si vous n’avez pas vu l’immense chef-d’œuvre cinématographique d’Ingmar Bergman, Persona, c’est le moment… même si cela n’a rien à voir avec notre schmilblick !). « Persona » renvoie donc au rôle, au masque, au personnage…
La traduction latine est intéressante en ce qu’elle permet de distinguer les réalités personnelles sans diviser la substance et rend possible un langage relationnel. Sans cette traduction, la théologie occidentale aurait peut-être été bloquée par l’absence d’équivalent conceptuel. Mais cette traduction perd dans le même temps la subsistance réelle qu’induit le terme « hypostase » : si on parle de masque, on peut tomber dans un modalisme, les trois « personnes » n’étant plus que des modes d’être de Dieu, sans qu’il y ait de relations subsistantes en Lui.
En Occident, le mot « personne » a ensuite évolué vers son sens moderne de « sujet conscient », introduisant de nouvelles difficultés – tant psychologiques que théologiques – dans la compréhension de la Trinité, accentuant les divisions au sein de l’unité divine. Mais comme dirait saint Augustin lui-même, et ce sera notre conclusion, gardons le mot « personne », faute de mieux !
Pierre G. (SEDIF)
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