La petite fille de la cathédrale de Nîmes
culture
La cathédrale de Nîmes, un Vendredi Saint, et une image qui vacille entre présence et absence. Le regard d’une petite fille peinte vient percuter celui du visiteur et ouvrir une faille intime inattendue. Chez Jacques Jaume, cette rencontre visuelle devient une expérience de vertige où le temps semble se superposer.
Dans ce tableau, une enfant énigmatique concentre une intensité silencieuse qui dépasse la scène religieuse elle-même. La contemplation se transforme en trouble profond : deux visages semblent se répondre, se confondre, se reconnaître. Une lecture sensible et troublante, où la peinture devient mémoire vivante et révélation intérieure.
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C’est un Vendredi Saint, tôt le matin, que j’ai rencontré la petite fille de la cathédrale de Nîmes. Seul et ayant un moment pour moi, je me suis dirigé vers la cathédrale laissée à elle seule ou presque, simplement quelques personnes assises priaient dans la chapelle de l’Évêque ouverte pour cette occasion. L’autel était paré de magnifiques fleurs et illuminé de cierges, le tabernacle, comme il se devait, était vide montrant une Absence réelle.
Au cœur même de l’édifice, alors que son immense nef était vide, elle était là, cette petite fille, présente et attentive, de profil et semblant occupée presque préoccupée. Cette rencontre non pas en face à face, mais de face à profil m’a surpris et m’a rempli de joie. Comme si sa petite présence, sa toute petite présence gardait ce lieu où tant de monde prie, se recueille et demande grâces et secours à Dieu et où de splendides cérémonies font vivre les prémisses du ciel. Elle, ma petite fille rencontrée comme dans un jeu, était là de profil, attentive à ce qu’elle faisait?; sa présence embaumait l’église, la remplissait d’un «?je ne sais quoi?» de magnifique et de subtil, comme une fragrance peut révéler la magie d’un lieu.
J’ai connu une petite fille, belle radieuse et remplie de trop plein de bonheur qu’elle déversait à qui voulait en recevoir. Elle était belle, simple, tendre et gentille, un univers d’amour à elle seule et prête à aimer et à changer le monde par son amour. Ma toute petite fille a disparu par évanescence et j’ai la grande tristesse de ne plus la rencontrer, de ne plus l’embrasser, mais l’amour qui l’habitait est si fort que je le ressens pareillement et qu’il est encore présent. Mais la vie est ainsi faite. Malgré ses embûches il faut revenir à Dieu et à l’espérance. Plutôt blonde, la petite fille de la cathédrale de Nîmes, avait des cheveux sagement rangés en queue de cheval, bien cachée derrière ses oreilles si petites et si délicates. Sa tête lors de notre rencontre était à demi fléchie sur son petit cou où l’ombre de son menton accentuait la perspective. Elle avait un geste de bienfaisance et de douceur, ses bras à demi-pliés, elle faisait reposer ses deux petites mains sur ce que l’on pouvait comprendre comme son ouvrage.
Ce geste si naturel et si simple amplifia en moi le souvenir de ma petite fille où un jour de tristesse, levant son visage si jeune et si pur vers le mien, vieilli et ridé, elle m’avait pris la main en signe de compassion et de compréhension, semblant me dire «?je suis là?». Comme il est écrit dans les textes de la Bible 365 fois, soit une fois par jour, «?N’aie pas peur?» «?Ne crains pas?»…, Dieu nous rassure, car «?je suis là?» est le seul remède à la peur. La Présence est le seul remède à la peur. Pour ma petite fille dire «?je suis là?» suffisait, tout comme pour la petite fille de la cathédrale de Nîmes qui me disait «?je suis là?», «?n’aie pas peur?», elle aussi me montrant sa commisération. Vous savez tous ce qu’apporte lors de difficultés de vie cette petite phrase «?je suis là?», c’est je pense le meilleur des remèdes et des médications.
La petite fille de la cathédrale en ce matin de vendredi saint était vêtue d’une longue robe blanche avec de courtes manches, ses bras étaient recouverts de manches grises jusqu’au poignet qui passaient par les petites manches de sa robe blanche. Elle était aussi belle qu’elle était simple, elle était aussi belle qu’un vendredi saint est triste et nous renvoie à nos chagrins et nos peines. Elle était belle cette petite fille de la cathédrale et elle semblait renfermer le monde pour le changer en bonté, en charité, en espérance et en délicatesse, comme ma petite fille à moi. Mais que manquait-il à cette rencontre remplie de gaieté, de félicité en principe étrangère au Vendredi Saint et qui me subjuguait?? Il manquait en fait, et je ne m’en étais pas rendu compte vu la grâce que je vivais, dans laquelle ma petite fille m’accompagnait, elle qui était absente depuis trop longtemps, d’entendre sa voix, la voix de la petite fille de la cathédrale de Nîmes que je venais de rencontrer en compagnie de ma petite fille.
En y regardant de plus près, j’aperçus au tour de la tête de la petite fille de la cathédrale de Nîmes une surface d’or, une auréole ! La petite fille de la cathédrale de Nîmes était la vierge enfant du tableau de Melchior Doze représentant l’éducation de la Vierge par sainte Anne. Splendide et resplendissante pendant un court instant elle avait eu la charité de me rencontrer et de me faire évoquer ma petite fille à moi et sa tendresse.
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La troisième et dernière chapelle sud de la nef de la cathédrale de Nîmes est dédiée à sainte Anne. Un tableau de Melchior Doze y évoque l’éducation de la Vierge par sainte Anne. Un sarcophage paléochrétien est présent sur le côté, celui du cardinal François Joachim de Pierre. Le tableau représente dans une ville du Moyen-Orient, Anne, très âgée, qui apprend à lire à la Vierge Marie enfant. La scène a des témoins émus : Joachim à droite et des anges porteurs de grandes tiges de lys à gauche. Trois tableaux de Melchior Doze se retrouvent dans la nef de la cathédrale de Nîmes : Saint Louis étendu mourant sur son lit, et remettant ses pouvoirs à son fils Philippe qu’il bénit ; La vision de Saint Firmin où paraît, dans l’attitude de l’extase, ce grand évêque d’Uzès ; ainsi que L’éducation de la Vierge par Sainte Anne. On peut lire une inscription dans l’angle inférieur gauche : M Doze 1882.
Melchior Doze est un peintre gardois né le 16 décembre 1827 à Uzès et mort le 10 avril 1913 à Nîmes. À quinze ans, il entre à l’école de dessin de la ville. Il perfectionne son art en côtoyant Hippolyte Flandrin, venu à Nîmes pour décorer la toute nouvelle église Saint-Paul. Sa première œuvre qui va le faire réellement connaître, à vingt-cinq ans, est une Visitation, en premier lieu présentée à Nîmes en 1852, puis exposée à Paris à l’exposition universelle de 1855, pour enfin orner la collégiale Notre-Dame-des Pommiers à Beaucaire. En 1857, il rencontre Joseph Félon présent à Nîmes pour surveiller l’accomplissement de ses cartons, pour les vitraux de l’église Sainte-Perpétue-et-Sainte-Félicité. Doze le rencontre l’écoute et bénéficie de ses conseils. Son art et presque exclusivement consacré à la peinture religieuse, il décore de nombreuses églises du département du Gard. Son génie le fait appeler à Lourdes où il dessine les cartons des deux premières mosaïques de la basilique Notre-Dame-du-Rosaire à Lourdes : La Nativité en 1893 et L’Annonciation en 1895. Ce sont les deux premières en date des quinze mosaïques de la basilique illustrant les mystères du Rosaire.
Permettez-moi d’avoir une pensée pour cette petite fille du tableau de Doze, elle en a eu et en a tant pour nous par sa présence continue. C’est certainement une petite Nîmoise que le Maître a prise comme modèle. Peut-être a-t-il pris comme modèle une petite fille proche de lui, de ses connaissances ou de sa famille?? Qu’est-elle donc devenue, après 1882, cette jolie petite fille qui a incrusté sa grâce et un instant de son existence dans la toile du peintre nîmois?? A-t-elle été heureuse ou malheureuse?? Croyante ou incroyante, elle qui personnifiait l’enfance de la Vierge?? Comment s’est déroulée sa vie, elle qui durant un instant a été la sainte Vierge?? L’a-t-elle protégée?? Mais il faut vous dire merci, à vous monsieur Melchior Doze, de m’avoir permis de rencontrer la petite fille de la cathédrale de Nîmes en compagnie de ma petite fille, en ce Vendredi Saint et d’avoir eu le bonheur d’éprouver toute la joie qu’elle m’a procurée.
Jacques JAUME
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