Une démarche d’écologie intégrale à Cabanoule ?
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« L’écologie intégrale au cœur des monastères, un art de vivre ? » le titre de ce livre qui réunit des témoignages et des réflexions de la part d’une vingtaine de monastères et qui est mis en avant dans le N°5 de « Tout est lié » (webzine de la CEF) nous a tout naturellement amenés à nous questionner, ou plutôt àquestionner un monastère proche de nous : celui des cisterciennes de Cabanoule en Cévennes. Merci à sœur Anne (une des deux sœurs « référentes écolo » nommées par la communauté) pour sa contribution et les divers aspects qu’elle décrit et relie (non sans une réjouissante pointe d’humour parfois) démontrant comment l’appel à l’écologie intégrale atteint et dynamise la vie du monastère. « En fonctionnant comme un écosystème, la communauté monastique peut rejoindre tous les autres : famille, travail, associations. Son héritage permet une réflexion éminemment actuelle, intégrant le lien avec la tradition et le territoire, la proximité avec la terre, le sens du temps, l’ouverture à l’autre, au pauvre et au petit, la gratuité et la sobriété qui mènent à la recherche du beau (Dieu). Autant de passerelles qui peuvent inspirer toute vie laïque. » [toutestlie.catholique.fr]
I – Ecologie – la maison commune
Dès le début du commencement, en ouvrant la bibliothèque en Genèse, voici qu’apparaît la maison commune, par séparation et nomination.
Dans ce lieu commun est créé tout le vivant, et l’on voudrait en prendre de la graine : certes il s’agit bien dans ce récit de la création d’un discours (du grec lógos) sur l’habitat (du grec oîkos) – mais n’est-ce pas cela, l’éco-logie ?
C’est bien ce terme, qui désigne la science de l’habitat. Inventé en 1866 par Ernst Haeckel, biologiste allemand darwiniste, qui désignait ainsi « la science des relations des organismes avec le monde environnant, c’est-à-dire, dans un sens large, la science des conditions d’existence ».
Elargissons encore ce sens, et il apparaîtra une nouvelle fois que tout est lié, comme nous le répète à temps et contretemps le Pape François.
II – “Tout est lié” (Pape François)
Oui, nous l’entendons, nous le lisons, et nous en prenons conscience : de manière parfois rude ou abrupte avec la crise sanitaire que nous connaissons aujourd’hui, ou encore les dérèglements climatiques en partie liés à nos empreintes carbone ; de manière différente avec une Sainte Thérèse de Lisieux qui forte de cette conscience ramasse et range ce que ses sœurs bien aimées ont négligemment laissé traîner, et sans les épingler ! Elle partagera sa découverte à sa sœur Léonie : « Tout est si grand en religion… ramasser une épingle par amour peut convertir une âme. Quel mystère !… » (22 mai 1894, lettre à sa sœur Léonie)
Peut-être que cela ne l’empêche pas pour autant de rouspéter lorsque le matériel de peinture n’est pas rangé – mais qu’est-ce qu’un pinceau séché dans la peinture ?
Si l’on quitte le Carmel pour aller voir du côté de Saint Benoît, voici une chose qu’il dit à propos du matériel dans sa Règle : « que [le moine chargé des biens matériel] regarde tous les objets et tous les biens du monastère comme les vases sacrés de l’autel » (chapitre 31). Ainsi, tout est important. Et prendre soin des choses, c’est aussi prendre soin des autres quand les biens sont en commun.
Ainsi des quatre composantes de l’écologie intégrale : Dieu, soi, l’autre, la nature.
Ces 4 composantes sont interdépendantes, et non hiérarchisées… Ce qui parfois donne l’impression que tout est certes lié, mais surtout emmêlé, voire emberlificoté !
C’est pourquoi je les présente en un schéma entrelacé : Soi, l’autre, la nature sont liées entre elles en un nœud borroméen, si bien qu’on ne peut en enlever une sans dénouer les autres. A l’inverse, bonifier l’une aura une influence sur les autres. Il me semble que chaque composante par rapport aux autres est à la fois une limite et une invitation à dépasser.
Par exemple, prenons la nature : si je fais du soin de la nature mon cheval de bataille au mépris de l’autre, de son rythme, des valeurs qui l’animent, il se peut que ma marotte ait une influence négative, qu’elle soit contreproductive – et que mes bonnes intentions, à défaut de jeter un pavé dans la mare, le jette en enfer (dont on dit qu’il est pavé de bonnes intentions).
Je présente Dieu à part : à la fois au cœur des trois, il les lie, et les excède. Les rassemble, les contient, leur laisse de l’espace tant qu’elles peuvent se développer.
Peut-être que dans ce petit triangle au centre, on peut voir Dieu voyant combien cela est bon, et confiant sa création à l’homme, et les hommes les uns aux autres.
« Soyez bien d’accord les uns avec les autres ; n’ayez pas le goût des grandeurs, mais laissez-vous attirer par ce qui est humble. Ne vous fiez pas à votre propre jugement. » (Rm 12,16)
Et peut-être bien que Dieu est lui-même ce lien, qui sait ? Il serait celui qui unit, organise la possibilité des relations entre soi, l’autre et la nature ?
« Il y eut un soir, il y eut un matin ». Et d’autres. Et d’autres encore. On dit de Saint Benoît qu’au soir de sa vie, il eut une vision : « le monde entier, comme rassemblé sous un seul rayon de soleil, fut offert à ses yeux. » (Vie de Saint Benoît par Saint Grégoire, pape – Chapitre 35, 3)
Pour nous, qui ne saurions tout connaître de l’écologie intégrale (c’est un monde !), ne sommeillons pas pour autant, et resserrons la focale sur un petit monastère en Cévennes : il s’agit du monastère de la PaixDieu, au lieu-dit Cabanoule.
III – Quelques réalités et réflexions : une écologie intégrale à Cabanoule ?
Comme on a vu des composantes de l’écologie intégrale qu’elles sont fortement liées, entremêlées, il semble difficile d’explorer un lien après l’autre. On prendra donc seulement quelques thèmes spécifiques.
« Intégrale » : voici un terme impressionnant ! S’agit-il de faire tout, tout de suite ? Entre urgence et découragement, par quel bout s’y prendre ? La tache semble bien ardue… Mais elle est possible, et mesurer nos petits pas nous permettra de le constater !
En chemin : nous y sommes ! Au mieux, nous sommes en marche, dans une succession de déséquilibres et d’équilibres. Sachant que les habitudes ont la vie dure, nous pouvons l’accepter, et néanmoins oser changer ! Pour sûr, l’expérience d’être incohérent va pointer, mais si l’on garde le but à l’esprit, le pour-quoi voire le pour-qui, on peut avancer avec ses contradictions.
Encore un retour à la terre ?
Lorsqu’un groupe de moniales cisterciennes de Notre-Dame des Gardes a essaimé vers Cabanoule (commune d’Anduze) il y a plus de 50 ans, elles se sont adaptées à leur nouvel environnement, développant successivement différentes activités en lien avec le site : potager, élevage de poules, sous-traitance de poterie, élevage de chèvres, fabrication de fromage, culture de lavande puis de lavandin (décidemment plus adapté), bougies en cire d’abeille, Rocamandines, oliviers… Derrière cette énumération, on peut lire que de l’Anjou aux Cévennes, dans leur suite du Christ, elles se sont mises à l’école du réel ! Avec une manière de désirer être à l’écoute les unes des autres, dans l’obéissance mutuelle, et de savoir prendre conseil, apprendre toujours. Cela a pu impliquer des remises en question, comme celle de l’emploi de désherbant chimique bien commode, mais dont l’efficacité allait de pair avec sa nocivité ! C’était en 1997. Depuis, de l’eau a coulé dans le canal qui relie la source au Gardon, et nous prenons toujours davantage conscience de la fragilité de la vie, de la nécessité de changer pour la respecter.
Le pape François le demande, après ses deux prédécesseurs, et le Patriarche œcuménique Bartholomée. Sa parole encourageante est aussi une convocation. Si bon an mal an nous agissions avant, la crise sanitaire nous a montré très clairement que nous pouvons vivre autrement. Le choisir dès à présent.
Notre attention à l’écologie, avant, passait à travers le tri des déchets, certains éco-gestes frappés au coin du bon sens qui ne disaient pas forcément leur nom (l’attention aux économies d’énergie : gaz, électricité, fioul), l’arrêt du Round Up, le choix de laisser un terrain en friche pour la biodiversité, et celui d’une culture biologique (potager et oliviers). En ce sens, les formations pour la taille des oliviers, celle d’agroécologie au Monastère de Solan (animée par Terre et Humanisme), et les transmissions de savoir comme l’aide d’amis nous sont très précieuses.
Notre vie monastique par certains aspects participe d’une logique d’écologie intégrale, en voici quelques exemples divers :
– comme vie communautaire, très logiquement, elle réduit notre impact écologique
– la clôture monastique fait de nous de faibles consommatrices de vols, nous nous déplaçons peu
– l’obéissance mutuelle nous amène à laisser place à l’autre, à nous décentrer
– nous expérimentons chaque jour ce qu’est d’être liées les unes aux autres, de dépendre les unes des autres, et souvent on prend le temps de réfléchir avant d’agir… de manière surprenante, l’action se révèle alors entière – le fruit est mûr !
– Notre rythme de vie est caractérisé par un certain équilibre, favorable à la recherche de Dieu (par l’alternance entre prière et travail).
– La vie monastique est reçue, et donnée : elle comporte une dimension de transmission, qui est le propre de toute vie, et se révèle là dans sa gratuité.
La spiritualité, mais aussi l’ingéniosité des anciens devient mémoire commune
– Le concept de « sobriété heureuse » peut trouver un écho dans notre mode de vie, dans deux directions : l’attachement à la mesure (la « discretio »), et le besoin de garder un espace vide propice à la gratuité. Cela peut nous aider à devenir libre (un peu plus du moins) par rapport aux choses, et par rapport à nous-mêmes. A découvrir peut-être que « moins est plus » (Laudato si, n°222), lorsque nos regards se posent sur un pré d’herbe verte (jaune en été !) qui n’est pas exploité, par choix.
Cependant, on ne peut se contenter de cela, comme le M. Jourdain de Molière qui faisait de la prose sans le savoir.
Car la tentation serait de croire qu’on fait ce qu’il faut, faudrait, aurait fallu. Or ce n’est pas vrai ! Mais on peut essayer.
Aujourd’hui : l’urgence d’agir.
A ne pas confondre avec « agir dans l’urgence » ! Aussi nous poursuivons les projets commencés : la plantation d’arbres (fruitiers ou non), d’arbustes, de haies à même d’accueillir davantage de biodiversité. Avec plus ou moins de succès !
Notre désir d’engagement passe par deux voies parallèles…
Pour stimuler notre marche, nous nous engageons dans une démarche de labellisation avec Église Verte : cela nous permet de voir où nous en sommes, et de choisir quelles actions mener, dans différents domaines (célébrations, bâtiments, terrain, engagement communautaire et global, style de vie). Ainsi sont apparus le mois dernier lors de nos travaux de défrichage de jolis tas de bois « pour les insectes et les microorganismes ». Quant aux murs à pierres sèches, nous en découvrons les différentes fonctions.
Mais aussi, nous cherchons comment ne pas gaspiller les ressources, et apprenons à trier nos messageries électroniques, pour soulager à notre petite mesure les centres de données !
Pour demeurer en marche, et l’inscrire dans le temps long, nous avons également des exposés sur l’écologie. Ces réflexions nous soutiennent : c’est important de savoir pourquoi on fait les choses – surtout si l’on veut pouvoir continuer quand il apparaîtrait tellement plus simple de faire autrement ! Peut-être que le trio gagnant sera : Réflexion… conviction… action ?
Deux sœurs de la communauté ont été nommées « référentes écolo » pour cela.
Pour conclure ce petit aperçu, il convient peut-être de préciser que notre démarche est débutante, et expérimentale ! Et qu’elle le demeurera certainement, pour rester ouverte aux appels, à la suite de notre père Saint Bernard, qui écrivait au XIIème siècle : « Crois en mon expérience : on apprend beaucoup plus dans les bois que dans les livres ; les arbres et les rochers t’enseigneront des choses que tu ne saurais entendre ailleurs » (lettre 106, à Henry Murdach). Nous n’en ferons pas un écolo avant l’heure : lui était occupé de la relation à Dieu, à soi, aux autres. La nature n’était qu’un moyen. Les circonstances nous portent à faire un pas en avant. La terre est porteuse, et nous sommes dans la main de Dieu.
Sr Anne Fenet











