La synodalité remet-elle en cause la hiérarchie de l’Église ?
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Le Christ a institué l’Église avec un gouvernement pyramidal : en tête le pape, puis les évêques et les prêtres, avec la charge de conserver, approfondir et transmettre Son message. Cette structure de gouvernement, basé sur les religieux masculins, que la tradition a confirmé, fait donc partie de la Révélation. Comment comprendre alors le Synode sur le Synode qui oriente plutôt le gouvernement de l’Église sur une pente démocratique dans laquelle l’autorité est dévolue à un groupe et dont l’autorité ecclésiale des religieux est partagée avec les laïcs ?
Voilà une question sérieuse et, à bien des endroits, hautement sensible ! Je le sais pour avoir échangé bien des fois avec des prêtres, voire des évêques sur ce qu’est la synodalité. Il faut dire qu’elle touche à un point sensible : la synodalité modifie-t-elle la constitution de l’Église voulue par le Christ ? Le débat est réel, y compris parmi les théologiens et les évêques. Les textes du Synode sur la synodalité demandent encore à être reçus et compris ; leur portée exacte n’est pas claire parce que nous sommes à une étape du processus, non à son aboutissement. Il faudra probablement y revenir au fil des ans, voire des décennies, pour atteindre une pleine maturité dans la juste compréhension des enjeux. Tout cela pour dire que la (longue) réponse que je m’apprête à vous écrire nécessite prudence et recul…
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Il me semble qu’il convient tout d’abord de distinguer ce qui relève du cœur de la Révélation de ce qui relève des formes historiques de gouvernement. Pour cela, revenons-en d’abord aux Écritures saintes. Le Nouveau Testament ne présente pas d’emblée une organisation « pyramidale » au sens où nous l’entendons aujourd’hui. Jésus confie à Pierre une mission particulière (Tu es Pierre…, Mt 16,18-19 ; Pais mes brebis, Jn 21,15-17), mais il associe aussi les Douze à cette responsabilité.
Dans les Actes des Apôtres, les décisions importantes sont prises à Jérusalem au terme d’un discernement commun des apôtres et des « anciens » (qui sont-ils ?), sous l’action de l’Esprit Saint : L’Esprit Saint et nous-mêmes avons décidé… (Ac 15). Paul évoque diverses fonctions (évêques, presbytres, diacres, prophètes, docteurs) sans décrire une organisation unique et définitivement fixée. Les premières communautés connaissent donc une réelle diversité de formes.
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L’histoire de l’Église confirme cette évolution. Les structures de gouvernement ont varié selon les époques : gouvernement très collégial des premiers siècles, affirmation progressive du rôle du siège de Rome, réforme grégorienne, centralisation croissante après le concile de Trente puis au XIXe siècle, renouveau de la collégialité épiscopale avec Vatican II. Aucune de ces formes historiques ne peut être identifiée sans nuance à la Révélation elle-même.
Par ailleurs, les laïcs ont souvent exercé des responsabilités déterminantes. Dès le Nouveau Testament, Priscille enseigne avec Aquilas ; Phoebé est diacre de l’Église de Cenchrées ; Lydie accueille une communauté chez elle. Au fil des siècles, des abbesses ont exercé une véritable autorité sur de vastes territoires ; des femmes comme Catherine de Sienne, Hildegarde de Bingen ou Jeanne d’Arc ont influencé les décisions des papes et des rois ; des laïcs ont joué un rôle majeur dans les conciles, les universités, les œuvres missionnaires ou caritatives.
L’histoire montre aussi combien les rapports entre pouvoir spirituel et pouvoir temporel ont été complexes : querelle des Investitures au Moyen Âge, gallicanisme en France, Concordat napoléonien, rôle des États dans la nomination des évêques, jusqu’aux accords actuels entre le Saint-Siège et certains gouvernements. Ces tensions rappellent que l’exercice concret de l’autorité ecclésiale a toujours été conditionné par des contextes historiques.
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Des constantes demeurent cependant, que vous soulignez d’ailleurs dans votre question. L’Église a toujours reconnu une primauté de l’évêque de Rome, même si son mode d’exercice a fait l’objet de débats permanents. Saint Ignace d’Antioche parlait déjà de l’Église de Rome comme de celle qui « préside dans la charité ». Mais une fois sortie de cette formule, cette primauté est complexe à appréhender – c’est tout l’enjeu du débat avec les Églises orthodoxes, dont nous partageons la foi quasi totalement. De même, l’existence d’évêques, de prêtres et de diacres appartient très tôt à la vie de l’Église. Les évêques, avec les prêtres qui coopèrent à leur ministère, reçoivent une triple mission : enseigner, sanctifier et gouverner.
Mais cette triple mission n’est ni absolue ni illimitée. Elle est ordonnée au salut des âmes et concerne la vie propre de l’Église. Lorsque, au cours de l’histoire, elle a été étendue à des domaines qui ne relevaient pas directement de cette mission, des abus d’autorité ont pu apparaître. Le concile Vatican II rappelle d’ailleurs que tous les baptisés participent, selon leur vocation propre, à la mission du Christ.
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C’est dans cette perspective qu’il faut comprendre la synodalité. Elle ne supprime ni la responsabilité des évêques, ni celle du pape, ni le ministère ordonné. Le pape François répète que « le Synode n’est pas un parlement » et que l’autorité des pasteurs demeure irremplaçable. En revanche, il insiste sur le fait que « tous les baptisés sont des disciples missionnaires » (Evangelii gaudium, n° 120) et que « le chemin de la synodalité est le chemin que Dieu attend de l’Église au troisième millénaire ». La consultation, l’écoute et le discernement commun ne remplacent donc pas l’autorité ; ils l’aident à mieux s’exercer.
Ainsi comprise, la synodalité ne rompt pas avec la Tradition. Elle cherche plutôt à distinguer ce qui est constitutif de l’Église — le ministère des évêques en communion avec l’évêque de Rome — de formes historiques de gouvernement qui ont pu évoluer. Elle entend redonner au prêtre sa pleine autorité là où elle lui est propre, tout en reconnaissant pleinement la responsabilité missionnaire et les compétences des laïcs, hommes et femmes, au service de l’unique mission de l’Église.
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Je ne suis pas sûr que cette réponse vous satisfasse pleinement, parce qu’elle ne dit pas comment cela pourrait se faire concrètement, par exemple au niveau des conseils pastoraux. Il y a encore du chemin à parcourir… Mais comme me disaient en substance (et indépendamment) deux prêtres récemment, l’un retraité, l’autre envoyé en mission pendant quelque temps : « Nous nous sentons pleinement prêtres depuis que nous n’avons plus la somme des charges paroissiales auxquelles nous ne sommes pas formés, qui nous faisaient décider de tout. » Ils retrouvent simplement leur triple charge d’enseignement, de gouvernement et de sanctification dans leur ordre propre, qui est celui du salut des âmes. Une piste possible ?
Pierre G. (SEDIF)
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